Dans ma chanson de Brassens sur l’autisme, j’avais un paragraphe directement inspiré par les articles de l’écrivain’e Emma Schutz
J’ai au moins / la chance d’être un mec
J’évite ainsi / la double peine
De l’autisme / au féminin
Moins visible / plus mesquin
Ne voient-ils donc pas / derriè-re le masque
L’épuisement qui guette / la souffrance muette ?
Cet autisme au féminin, je viens de recevoir une claque littéraire en lisant l’écrivaine Karun Pal le décrire de manière magnifique.
Et j’ai reçu une deuxième claque quand je me suis rendu compte que l’auteure n’a pas elle même conscience d’être autiste. Elle a donc tout compris sauf la raison de ses tourments passés.
C’est amusant comme toute absurdité.
Et c’est justement pour ça qu’il faut qu’on en parle.
Voici ma traduction.
L’hyper conscience de soi : une souffrance que personne ne voit
Il existe une forme de souffrance si discrète qu’elle ne ressemble pas du tout à de la souffrance.
Pas de cris, pas de drame, pas de blessures visibles. Juste une personne qui va trop loin dans l’introspection. Trop consciente d’elle-même. Trop vigilante à chaque mot, chaque geste, chaque respiration.
C’est ce que j’appelle l’hyper-conscience de soi.
Votre capacité d’introspection devient précisément ce qui finit par détruire votre paix intérieure. Les personnes hypersensibles, les penseur’euses profondes et les introverti’es tombent souvent dans ce piège sans même s’en rendre compte. Elles ressentent tout : les émotions, les sentiments, les changements minimes d’expressions corporelles. Ce que personne ne leur a dit, c’est que cette hypervigilance les ronge de l’intérieur.
Cela commence en douceur. Vous observez avec intensité ce que les autres négligent. Le ton dans la voix, le mouvement subtil dans un regard, la tension dans une pièce. Vous analysez profondément vos intentions, vos décisions, vos réactions émotionnelles. Vous repassez en boucle ce que vous auriez pu dire autrement, ce que vous auriez dû mieux faire, ce que vous ne devez plus jamais refaire. Au début, cela ressemble à de la maturité. À de l’intelligence émotionnelle.
Mais brique par brique… vous construisez votre prison.
Car lorsque votre conscience de soi devient trop forte, observer ne suffit plus : vous commencez à vous « surveiller ». Chaque sentiment. Chaque émotion. Chaque défaut. Vous devenez un observateur à plein temps de votre propre existence.
Ne vous rendez-vous donc pas compte que votre monde intérieur a cessé d’être un refuge pour devenir une salle d’audience ?
Vous vous auto-flagellez pour des faux-pas que la plupart des gens oublient en trente secondes. Ce moment de gêne. Cette phrase de travers il y a trois semaines. Cette limite que vous auriez dû poser. Ce ton qui sonnait « faux ». Cette réaction émotionnelle qui n’était pas « parfaite ».
Et le pire dans tout ça ?
Vous repassez tout en boucle. Encore et encore. Vous n’analysez pas seulement pour comprendre… mais pour vous faire des reproches.
Vous vous excusez à l’avance de déranger. D’avoir des émotions. D’exister. Vous marchez sur des œufs.
Nous avons peur d’être mal interprété’es. Un rire nerveux, une interaction maladroite, un silence mal compris peuvent suffire à nous enfermer dans l’esprit de quelqu’un. Alors nous nous suradaptons. Nous nous mettons au diapason, nous nous efforçons de rentrer dans le moule que les autres ont construit. Mais ce faisant, nous perdons ce que nous avons de plus précieux : l’essence de qui nous sommes.
C’est exactement ce que produit l’hyper-conscience de soi. Elle vous persuade que vos erreurs sont catastrophiques alors qu’elles sont simplement humaines. Elle vous fait croire que le monde vous rejettera à moins que vous ne vous auto-corrigiez sans cesse.
Et ainsi, sans même vous en rendre compte, vous devenez à la fois le prisonnier et le gardien.
Ce doute de soi constant sape votre confiance plus doucement, mais tout aussi sûrement, que la haine de soi bruyante.
Vous remettez en question votre intuition. Vous remettez en question vos intentions. Vous remettez en question votre valeur. Vous devenez hyperconscient’es de la manière dont vous êtes perçu’es.
Suis-je trop ?
Trop émotionnel’le ?
Trop silencieux·se ?
Trop intense ?
Trop sensible ?
Vous commencez à vous rétrécir. L’idée de décevoir vous semble insupportable. Vous vous expliquez trop. Vous vous excusez trop. Vous vous corrigez trop. Vous cessez de faire confiance à votre moi naturel.
Et voici la véritable tragédie :
Vous n’êtes pas dépourvu’es de confiance, vous êtes épuisé’es de porter une conscience que vous ne pouvez partager avec personne.
Cela détruit vos relations d’une manière que personne ne voit. Non pas parce que vous vous en fichez, mais parce que vous vous souciez trop.
Vous analysez chaque silence. Vous surveillez chaque interaction. Vous avez tellement peur de blesser les autres que vous finissez par éviter les gens complètement. Vous devenez l’ami’e qui ne demande jamais d’aide. Le·la partenaire qui n’exprime pas ses besoins. La personne qui dit « ça va » même lorsqu’elle est en train de se briser.
L’hyper-conscience de soi vous inculque un mensonge dangereux :
Vos besoins gênent.
Alors vous ravalez tout.
Vos désirs, vos blessures, votre confusion, vos émotions.
Vous appelez cela « intelligence émotionnelle ». C’est pourtant ce qui vous isole. Non pas parce que les gens ne vous aiment pas, mais parce que vous ne les laissez jamais rencontrer votre vrai vous.
Le plus terrible ? C’est quand votre sagesse devient de l’auto-sabotage. À tout remettre en question, l’hypothèse même que vous puissiez réussir finit par vous sembler une pure illusion.
Vous doutez de vos rêves. Vous remettez en question votre talent. Vous craignez d’être vu’es. Vous hésitez à prendre des risques.
Vous sabotez des opportunités parce que vous êtes constamment préoccupé’es par des questions comme :
« Et si j’échoue ? »
« Et si je me ridiculise ? »
« Et si je déçois tout le monde ? »
Le monde n’a même plus le temps de vous saboter
Vous l’avez devancé.
C’est là toute la cruauté de l’hyper-conscience de soi
Vous devenez tellement conscient’e de tout ce qui pourrait mal tourner que vous vous interdisez tout ce qui pourrait faire du bien.
Et ironiquement, les personnes très sensibles tombent dans ce piège plus que toute autre. Elles sont trop sensibles dans un monde qui l’est trop peu, elles pensent trop profondément dans un monde qui valorise le statu quo.
Mais la vérité, c’est que ce sont elles qui écoutent, qui soignent, qui soulagent la douleur de tout le monde. Ils et elles perçoivent avec le cœur l’essentiel, invisible pour les yeux.
Mais qui pense à écouter les écouteuses ?
Qui réconforte celleux qui prennent soin des autres ?
Qui soigne leur douleur ?
Qui se demande quelle fatigue on accumule à penser profondément ainsi ?
Alors leur souffrance reste muette. Intime. Inaudible.
Coincée dans la caisse de résonance de leur crâne.
L’hyper-conscience de soi est invisible parce qu’elle ne ressemble pas à une lutte. Elle ressemble à de la maturité. Mais à l’intérieur, vous vous noyez dans un bruit mental incessant. Et vous souhaitez que quelqu’un le remarque. Et vous souhaitez que quelqu’un pose les bonnes questions. Et vous souhaitez que quelqu’un vous dise :
« Tu n’as pas besoin d’être parfait’e. »
Parce que la vérité, c’est que vous avez besoin de vous sentir assez en sécurité pour cesser d’être aussi vigilant’e tout le temps. Vous avez besoin de quelqu’un qui vous laisse être imparfait’e. Vous avez besoin d’une vie où vous pouvez enfin arrêter de vous surveiller. Une vie où vous pouvez simplement être vous-même.
Si cette lettre vous a fait respirer un peu plus librement…
sachez que vous n’êtes pas seul’e.
Il y a tant de personnes qui sont comme vous. Je suis comme vous. Nous sommes des personnes qui pensent profondément, ressentent intensément, aiment de tout leur cœur.
Des personnes dont l’éducation valorisait la conscience de soi comme la clé de la paix, mais qui ont découvert que trop de conscience de soi devient une cage. Des personnes qui ont appris à étouffer leur douleur pour offrir de la compréhension. À négliger leurs besoins pour offrir de l’empathie. Des personnes qui ne partagent jamais toute leur pensée, de peur qu’on les prenne pour des folles.
Si vous vous êtes reconnu’e quelque part dans ces lignes, alors écoutez ceci…
Vous méritez une vie où vous n’avez pas à suranalyser chacun de vos gestes. Vous méritez d’exister sans vous excuser. Vous méritez des relations où vous pouvez être vous-mêmes.
Vous méritez de pouvoir vous réveiller sans le poids des pensées d’hier sur la poitrine. Vous méritez des conversations où vous pouvez parler sans vous auto-censurer. Vous méritez des moments où vous pouvez rire sans vous demander si c’était « trop bruyant ». Vous méritez un amour qui ne vous fait pas douter d’être « trop ».
Vous méritez un monde où votre conscience n’est pas un poids mais un cadeau, un don qui révèle votre profondeur, votre riche vie intérieure, votre esprit, un monde où vous pouvez révéler qui vous êtes vraiment.
Pour mener une telle vie, il faut d’abord parvenir à vous comprendre d’une manière plus douce. Une manière dépourvue de la violence qui vous blesse, des injonctions qui vous étouffent, libérée de la honte qui vous isole et vous rabaisse.
Si cela a résonné profondément en vous et si vous avez eu l’impression que quelqu’un mettait enfin des mots sur votre douleur indicible, alors vous aimerez mon livre.
Il est écrit pour des personnes comme vous… des personnes qui ressentent trop, pensent trop, s’investissent trop, et se perdent dans ce processus.
Ce livre ne vise pas à vous « réparer ». Il s’agit de revenir à vous-même. De comprendre votre profondeur. D’honorer votre sensibilité. De relâcher la culpabilité qui accompagne le fait d’être humain’e.
Si le monde ne vous a jamais appris la langue de votre vie intérieure, ce livre le fera.
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Et si personne ne te l’a dit récemment :
I see you. I feel you. And you’re not as alone as you think. I am another you.
Stay blessed,
Mon interprétation
Je trouve ce texte magnifique, j’ai l’impression que l’auteur fait un portrait de mes amies sans les connaitre !
Voici ce que je voudrais dire à une amie qui souffrirait des mêmes symptômes
“Tu te surveilles en permanence.”
→ C’est du masking : une armure que tu as construite pour ne pas être blessée, pour ne pas être rejetée. Tu n’aurais jamais dû avoir à faire autant d’efforts.
“Tu observes le ton, les micro-expressions, la tension dans la pièce…”
→ Cela correspond à l’hypersensibilité sensorielle et sociale, typique de nombreux profils autistiques. Le cerveau capte trop de signaux et doit les interpréter sans automatisme, ce qui épuise.
“Tu repasses tout en boucle.”
→ C’est la rumination autistique : un mode de pensée en profondeur combiné à la difficulté à interpréter parfaitement une interaction sociale. Tant que le puzzle n’est pas clair, le cerveau rejoue la scène pour tenter de comprendre.
“Tu t’auto-flagelles pour un faux-pas que les autres oublient en 30s”
→ Les autistes internalisent souvent des années de feedback négatif, ce qui crée une culpabilité sociale, liée à une compréhension fragmentaire des codes et à une estime de soi fragilisée.
“Tu as peur d’être mal interprété’e.”
→ C’est le problème de la double empathie. Les personnes autistes et non-autistes communiquent différemment et se comprennent mal mutuellement. L’injustice c’est que toi tu fais des efforts immenses depuis que tu es petite pour les comprendre, mais que les neurotypiques ne font absolument pas leur part d’efforts.
“Tu t’excuses d’exister.”
→ Stratégie liée à la suradaptation autistique : se faire petite, minimiser ses besoins, pour éviter les conflits ou les malentendus. C’est une conséquence directe du masking chronique.
“Ton monde intérieur devient une salle d’audience.”
→ Quand on masque trop longtemps, le mental devient un juge constant. C’est un signe de burnout autistique, où le système interne n’a plus d’espace pour se reposer.
“Tu dis que ça va alors que tu t’effondres.”
→ Beaucoup d’autistes, surtout les femmes, ont une difficulté à exprimer leurs besoins : alexithymie autistique, masking, peur de trop en dire ou d’être mal comprises.
“Tu t’isoles parce que tu ressens trop.”
→ C’est un besoin fondamental d’isolement régulateur : recharger, diminuer la surcharge sensorielle, éviter la saturation émotionnelle. Un mécanisme autistique normal.
“Ta souffrance est invisible.”
→ Le masking rend l’intérieur et l’extérieur incohérents : on semble fonctionner, mais au prix d’une souffrance intense et silencieuse. C’est une caractéristique majeure des féminités autistiques non diagnostiquées.
“Tu te perds parce que tu sens trop, penses trop, t’investis trop.”
→ Ce que l’auteur appelle “trop” correspond à des traits autistiques positifs : hyper-empathie, pensée en profondeur, intensité émotionnelle, engagement total. Des forces — mais qui, sans reconnaissance, deviennent douloureuses.
Et le plus important
Tu n’es pa seule
Tu n’es pas seule,
Tu n’es pas seule
Tu ne l’es pas.







Ton post fait sacrément écho. Merci, ça fait du bien de le lire